Lettre d’Europe à un internaute inconnu

Cher JMFayard,

Je réponds donc à vos commentaires sur mon entrée relative à la non tenue d’un second référendum sur la question européenne. Enfin. Oh, ce sera bref. Je vais le faire en m’appuyant sur l’intervention (minable) de not’ Président – le Sarko, quoi – dimanche soir.

En préalable, et pour que tout soit clair, je suis pro-européen, comme un saucisson 100% pur-porc ! J’ai été élevé dans cette « religion » (ce n’est pas péjoratif ici) en tant que fils d’une fonctionnaire de la Commission européenne. J’ai moi-même rejoint cette institution comme on « entre dans les ordres », justement, ne comptant ni mon temps, ni ma santé, ni ma vie privée – ce qui est très bête mais c’est ainsi. Je connais plus l’Europe que la France, n’ayant vécu dans cette dernière qu’entre deux périodes bruxelloises, à savoir la fin de ma scolarité dans une école (européenne, elle aussi), et mon entrée dans « la carrière ».

A ces titres divers, au fil du temps, j’ai vu l’Europe évoluer, passer de 9 à 10, puis à 12, puis à 15, puis à 25 et finalement à 27, et surtout s’intégrer toujours plus. Mais pendant ma période française, « impliqué politiquement » dans une ville du Nord de la France souffrant des reconversions industrielles – et donc de ce qui allait avec dans les années 80-90: chômage et Front National, j’ai pu mesurer l’écart qui existait entre le « haut » d’où je venais, insouciant de ses fins de mois et vivant la tête dans le futur, et ceux d’en « bas », pour qui imaginer le futur était et est encore impossible… car leur temps disponible est avant tout dédié à la survie. Le référendum sur Maastricht, auquel j’ai voté oui, fut pour moi une première traduction de cet écart grandissant entre « élite » et « ploucs », entre optimistes et pessimistes, et une première expérience in concreto (dont je vous passe le détail: pas le temps) de l’incapacité du « haut » à accepter conceptuellement que ceux d’en « bas » puissent avoir le droit de ne pas être heureux des actions menées « pour leur bien »… et de le dire.

Je reste un européen convaincu, fondamentalement fédéraliste – tant qu’on ne touche pas à l’équipe de France de rugby, car faut pas déconner quand même, hein ? (après tout le Royaume Uni compte bien en son sein 3,5 équipes « nationales »). Mais je suis un pro-européen critique, et de plus en plus, devant cet autisme de nos élites qui en viennent à nier les problèmes plutôt que de remettre en cause leurs manières de faire – car ce n’est pas l’unification européenne qui est en cause: c’est la manière de la construire et les buts poursuivis.

Alors sur la manière, que nous a dit Sarko dimanche ? Que c’était une condition (im)posée par les partenaires européens que le peuple français ne soit pas consulté à nouveau – il suffit de vérifier le verbatim de sa déclaration. Tout est là, n’est-ce pas ? Trêve de légalisme – la procédure du Congrès est effectivement constitutionnellement correcte. Trêve de discussion philosophique – c’est légal mais c’est complètement illégitime dès lors que le peuple avait dit « non » une première fois et que sur le fond, les 2 textes sont quasiment les mêmes.

Tout est dit dans ces quelques mots : imposée par nos partenaires européens. Pendant 50 ans, nous avons construit l’Europe sans les peuples, et c’était sans doute indispensable pour vaincre les « peurs » issues de la seconde guerre mondiale. Et puis soyons honnêtes, jusqu’à la fin des années 80 les peuples ne s’intéressaient guère à ce sujet tant cette construction se fondait sur une intégration « d’aspects techniques », parce qu’inodores, incolores et indolores.

Mais à continuer ainsi alors que la construction européenne s’approche de plus en plus de ce qui fait un Etat, une Nation, avec les peuples qui se réveillent et s’interrogent – car tel est leur droit, nous la construisons maintenant CONTRE eux, par peur de confronter notre projet à leur assentiment et de faire l’effort de les convaincre ou d’amender ledit projet.

Ne me dîtes pas que c’est parce que le débat européen serait pollué par les enjeux intérieurs, car TANT MIEUX justement, puisque c’est ENFIN la même chose, tant le cadre communautaire affecte aujourd’hui les politiques nationales. En tant que pro-européen, je m’en félicite même.

Alors oui, je regarde tout ça en relisant Brecht et en me disant que nous sommes tombés bien bas et que cette Europe n’a plus de citoyenne que sa prétention.

Et sur le fond ? Reprenons Sarko qui dimanche soir nous a fait une resucée-résumée de son intervention au Parlement européen pour présenter le mini-traité: l’Europe se voit dotée des moyens institutionnels pour avancer ? Qu’elle avance donc maintenant pour plus de social, plus de protection de ses intérêts, etc.

Mais cher ami, outre que Sarko fut très vague (ce ne sont là que des généralités dont il a le secret), à qui fera-t-on croire que c’est parce qu’elle n’en avait pas les moyens que l’Europe était incapable d’aller dans cette direction ? Ce ne sont pas les moyens institutionnels qui lui manquaient, c’est l’absence d’une vision commune sur ces questions là, aujourd’hui accrue par un élargissement trop rapide. Le problème n’était pas juridique: il était politique.

Alors n’en déplaise à Sarko, ça n’avancera pas dans cette direction là, parce que pour faire du Chirac, « les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent« . Tenez, on attend toujours l’harmonisation de la fiscalité sur les revenus sur laquelle « on s’était mis d’accord par principe » lors de l’harmonisation des taux de TVA afin d’éviter les effets de dumping… On attend… On attend… Mais pourquoi voulez-vous que ceux qui gagnent au laisser-aller, au moins-disant social, sacrifient leur avantage ?

Et déjà, hier, « parce que l’Euro fort », il a fallu s’engager à réduire les déficits publics d’ici 3 à 5 ans, dans une situation de non-croissance et avec des rentrées fiscales en baisse du fait des cadeaux fiscaux – mais qui sont aussi une réponse à la pression concurrentielle intra-européenne. Or qui va payer ça ? L’électeur de Neuilly ou celui de Roubaix-Tourcoing ? Et rassurez-vous: tout comme « les caisses sont vides » (parce qu’on a fait des cadeaux fiscaux) et donc bye-bye le pouvoir d’achat, et bien on dira que « c’est la faute à Bruxelles » pour expliquer qu’il faudra « restructurer » – donc faire de la régression sociale. Car en France, on est européen à Bruxelles pour jouer dans la « Cour des Grands » et se donner l’impression de « guider » l’Europe, mais nationaliste à Paris car l’on prend les électeurs pour des idiots. Dommage car c’est le contraire qu’il faudrait faire, comme le font les autres Etats membres – voyez nos amis britaniques ou polonais.

Alors oui, en tant que pro-européen convaincu, je pense qu’il était urgent de consulter les peuples et qu’il ne fallait pas avoir peur d’un NON, qui aurait été salutaire car répété: il aurait obligé les Etats membres, et donc les gouvernants, les « élites », nous autres, « là-haut », à remettre à plat ce projet, à identifier les divergences, et à concrétiser des avancées sociales et/ou citoyennes en contrepartie d’une plus grande intégration des souverainetés. Ce n’est pas ce qui se passera.

Et dans ce sens oui, le Parti Socialiste porte là une responsabilité historique: celle d’une erreur. Car il n’y a plus de retrour en arrière possible. Et parce qu’il a pris de haut le peuple qu’il prétend représenter.

Bien à vous.

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~ par nrs sur 12 février 2008.

2 Réponses to “Lettre d’Europe à un internaute inconnu”

  1. Entre :
    « en tant que pro-européen convaincu »
    et:
    « L’Europe ne sera jamais de gauche »

    Alors à quoi ça sert d’être un pro-européen convaincu si ce n’est foncer dans le mur d’une politique économique et SOCIALE qui fabrique 40 millions de pauvres (et c’est pas fini)???

  2. Réponse: parce que la France toute seule fonce AUSSI dans le mur. Pro-européen car je pensais que l’Europe offrirait une autre alternative. Ce n’est pas le cas, mais ça ne signifie quun repli sur soi (la France) permettrait de s’en sortir mieux.
    C’est peut-être pour ça d’ailleurs que je m’en fout finalement: parce que ça ne change rien.
    Nick

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